
Tel
que vu en France en 1886.
OPÉRA, genre de composition
dramatique, qui serait, comme l'indique son nom, l'oeuvre suprême,
l'ouvrage par excellence, s'il atteignait à son idéal. Dans sa
perfection, l'Opéra, appelé aussi Drame lyrique ou Drame
musical, devrait tout à la fois enchanter l'esprit par
les beautés de la poésie, émouvoir le coeur par le charme et
la puissance de la musique, éblouir les yeux par le prestige de
la décoration; et la danse peut encore y ajouter ses
séductions. Il est de toute évidence que la musique est la
partie essentielle d'un opéra, et que les autres éléments sont
plus ou moins secondaires. Toutefois, il ne faut pas aller
jusqu'à prétendre que le poème qui sert de matière au
musicien, et que nous appelons livret (en italien libretto),
satisfait à toutes ses conditions quand la structure
générale en est bonne et qu'il fournit des situations variées
et intéressantes : Apostolo Zeno et Métastase ont fourni de
bons poèmes aux compositeurs italiens; les vers de l'Armide de
Quinault, qui n'ont jamais passé pour mauvais, n'ont point
empêché Gluck d'écrire une admirable musique, et l'on a vu
d'heureuses inspirations musicales périr par l'insuffisance des
poèmes auxquels elles étaient appliquées. Certains
compositeurs ont partagé l'opinion qu'on ne peut écrire de
bonne musique sur de beaux vers : s'ils n'ont pas produit des
oeuvres de génie, ce n'est pas qu'ils aient manqué de mauvais
poètes.
Les Italiens distinguent deux sortes d'opéra, le sérieux (opera
seria) et le gai (opera buffa). De cette dernière
qualification est venu le nom de Bouffes donné aux
chanteurs du théâtre italien de Paris. Nous avons aussi deux
genres, le grand opéra, chanté d'un bout à l'autre, et l'opéra
comique, où le chant se mêle au dialogue parlé : c'est une
désignation peu rigoureuse, car le caractère d'une pièce, et
non la manière dont ses parties sont coordonnées, devrait la
placer dans l'une ou l'autre catégorie; et l'on voit des pièces
courtes, rien moins qu'héroïques par le sujet, décorées du
nom fastueux de grand opéra, tandis que d'autres, avec un
caractère sérieux, sont rangées dans l'opéra comique.
Les premiers essais d'opéra remontent au XVIe siècle (V. ITALIE
Musique en). Pendant longtemps la musique ne fut qu'une
mélopée languissante, au moyen de laquelle les auteurs
prétendaient reproduire le chant des anciens Grecs : on ne
songeait guère qu'à combiner des sons, et la mélodie, à
laquelle l'harmonie devait s'appliquer, était laissée dans
l'oubli; dans ces premières oeuvres, on ne voit pas trace
d'idées élevées, d'expression et de passion. On se bornait à
des récits, quelquefois mesurés, quelquefois libres de toute
mesure, et qui prenaient le nom de récitatifs (V. ce mot).
Dans l'Euridice de Peri et Caccini (1600), un personnage
chante des stances, qu'on peut considérer comme l'origine de l'air
: une petite ritournelle les précède, et les mouvements de la
basse suivent note pour note ceux de la voix, tandis que dans le
récitatif la basse faisait souvent des tenues. Les airs se
perfectionnèrent peu à peu : dans un drame musical d'Etienne
Landi, Il Santo Alessio (1634), on en trouve un qui a du
rythme, et qui contient même un trait de vocalisation. Du reste,
les airs d'opéra, coupés en couplets comme ceux de nos
vaudevilles ou comme nos romances, avaient alors une grande
monotonie, et ils contenaient de fréquents changements de mesure
et de temps. On voit encore par les oeuvres de Cavalli que les
airs étaient placés au commencement des scènes, et non, comme
dans les opéras modernes, vers la fin. Les formes de l'air ont
été bien souvent modifiées jusqu'à nos jours (V. AIRE,
RONDEAU, CAVATINE). Le duo dramatique, le trio, le finale
(V. ces mots), ont, comme l'air, une origine italienne; mais
c'est en France que le choeur (V. ce mot) a produit ses
premiers modèles. Dans ce pays, l'opéra, précédé par des
ballets où les danses étaient entremêlées de dialogues (V.
BALLET), ne fit son apparition que pendant la minorité de
Louis XIV, grâce au cardinal Mazarin (V. FRANCE
Musique en); accueilli avec faveur par la cour, sifflé par les
bourgeois, qui n'y trouvaient que de l'ennui, il se releva quand
Lulli eut pris la direction de l'Académie royale de Musique en
1672. Toutefois, les oeuvres de ce compositeur sont encore très
monotones, moins peut-être à cause de l'insuffisance de son
génie que pour les difficultés qu'opposait l'incapacité des
exécutants. Beaucoup de gens aussi étaient de l'avis du maître
à chanter de M. Jourdain, « que de tout temps la musique a
été affectée pour la vraisemblance aux bergers, par
cette raison qu'il n'est pas naturel que des princes et des
bourgeois chantent leurs passions ». C'était donc une opinion
générale, que la musique, impropre à exprimer les grands
mouvements de l'âme, n'était de proportion qu'avec les
paisibles et tendres bergeries dont on avait le goût à cette
époque. Des esprits sérieux contestaient les conditions mêmes
de la musique dramatique, et repoussaient la convention,
aujourd'hui acceptée, sur laquelle elle repose. Ce qui choque
Saint Évremond, exemple, c'est que « l'on chante toute la
pièce, depuis le commencement jusqu'à la fin, comme si les
personnes qu'on représente s'étaient ridiculement ajustées
pour traiter en musique et les plus communes et les plus
importantes affaires de leur vie. Peut-on s'imaginer,
ajoute-t-il, qu'un maître appelle son valet, ou qu'il lui donne
une commission en chantant; qu'un ami fasse, en chantant, une
confidence à son ami; qu'on délibère, en chantant, dans un
conseil; qu'on exprime avec des chants les ordres qu'on donne, et
que mélodieusement on tue les hommes à coups d'épée et de
javelot dans un combat (Au duc de Buckingham, Sur les
Opéras)? Qu'eût dit cet adversaire du langage musical, s'il
eût connu les premiers opéras de l'Allemagne? Ils étaient
écrits en deux langues : les airs, les duos, tout ce qui
exprimait les sentiments se chantait en italien, et l'on
employait l'allemand pour les récitatifs, pour tout ce qui
devait aider à débrouiller l'intrigue du drame. L'esprit
français ne se passionna pour l'opéra qu'au XVIIIe siècle, à
partir de 1733, lorsque Rameau fit une révolution nouvelle.
Rameau poursuivait le beau naturel, comme on disait alors;
mais il n'entendait point par là le chant ou la mélodie : à
ses yeux, tout le charme et toute l'énergie de la musique
étaient dans l'harmonie. Il n'en fit pas moins faire un grand
pas à l'opéra, par l'emploi d'un grand nombre de moyens
nouveaux, dont l'art devait profiter. C'est principalement depuis
Gluck que la variété d'accents et de mouvements, aussi
nécessaire à la musique que la variété des couleurs et des
nuances l'est à la peinture, devint une loi du drame musical en
France; cette loi avait été déjà observée en Italie par un
grand nombre de compositeurs, entre autres Carissimi, Scarlatti
et Pergolèse. -
V. Ménétrier, Des représentations en musique, Paris,
1681, in-12; Riccoboni, Lettres à Mme la marquise de
P... sur l'opéra, Paris, 1741, in-42; De Chassiron, Réflexions
sur les tragédies-opéra, Paris, 1751, in-12; De Chastellux,
Essai sur l'union de la musique et de la poésie, 1765;
Algarotti, Saggio sopra l'Opera, Livourne, 1763; Planelli,
Dell' opera in musica, Naples, 1772;
Sutherland, Histoire de l'Opéra, en anglais, 1861, 2 vol.
in-80, et les articles de ce Dictionnaire consacrés à
l'histoire de la musique dans chaque pays.
(Th. Bachelet, Dictionnaire général des lettres, des beaux-arts
et des sciences morales et politiques, Deuxième partie, 7e
édition, Paris, Librairie Ch. Delagrave, 1886, p. 1340)
(mis à jour le 14 février 2000)
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